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Transfert de constructions d’une langue à l’autre

par Thierry POIBEAU - publié le

La question centrale soulevée dans le cadre de cette opération de recherche est celle de l’impact de la diversité des systèmes linguistiques sur la transposition d’un texte-source dans plusieurs langues-cibles. En d’autres termes : comment la variabilité linguistique affecte-t-elle la stabilité du sens, tout en laissant ouverte une marge de distorsions possibles en vue de restituer/transposer certains effets ?

Transferts entre langues et transposition de textes

L’activité de transposition est au cœur de l’activité de langage, tant intra-langue (gloses, paraphrases) qu’inter-langues (traductions). Elle peut être appréhendée à partir des produits finis, momentanément stabilisés, que constituent des textes traduits. Un texte traduit est un texte transposé : à l’instar de la traduction automatique, les modèles « à pivot » (universel) ont été abandonnés, on le sait, au profit des modèles « à transfert » (entre systèmes linguistiques partiellement irréductibles).

Pour illustrer cette problématique de linguistique contrastive, deux romans français contemporains ont été retenus : La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet (1957) et L’occupation des sols de Jean Echenoz (1988), tous deux publiés aux éditions de Minuit. Pour chacun d’eux, on se propose de comparer le texte original et ses traductions en anglais, allemand, italien et hongrois. On s’attachera à l’étude de points précis ayant trait à la construction de la référence (temporelle, spatiale et personnelle) à travers diverses catégories grammaticales.

Dans La Jalousie, on étudiera la diversité des modes d’expression de l’espace, et en particulier les constructions dites d’inversion locative (ex : « Dans la salle à manger brillent deux lampes à gaz d’essence ») et leurs équivalents dans les différentes traductions. On établira une grille des transpositions observées selon les langues (ou au sein d’une même langue), en fonction des types de situations concernées (état, perception, mouvement fictif, etc.). On s’intéressera tout particulièrement aux cas de changements de construction d’une langue à l’autre, ainsi qu’aux équivalences forcées allant parfois jusqu’à opérer aux limites de l’acceptabilité en langue-cible, aux fins de restituer un effet particulier. Sur la version allemande, la consultation éventuelle des brouillons de traduction permettra de vérifier si les phénomènes étudiés constituent des points nodaux pour le transfert. On se penchera aussi sur l’expression des parties du corps pour référer aux personnages.

Dans L’occupation des sols, on étudiera la façon dont chaque langue permet de restituer l’instauration stroboscopique d’une chronologie événementielle à travers l’emploi des temps verbaux, la transformation progressive des lieux décrite à l’aide de divers systèmes de repérages spatiaux, ainsi que le mode d’introduction et de suivi des différents protagonistes.

Transferts entre langues et constructions comparatives

Dans la lignée des travaux précédemment menés dans le cadre de l’opération « Comparaison », c’est à la dimension cognitive de la comparaison (en typologie des langues) que sera consacré le travail. Cela consistera à questionner l’hypothèse (Stassen 1985 et 2001, Henkelmann 2006) d’un schéma conceptuel unique sous-tendant la diversité des modes d’expression de la comparaison (tant d’inégalité que d’égalité) à travers les langues. Selon cette hypothèse, le schéma donnerait lieu (selon les cas) à trois grands types de ‘stratégies cognitives’ focalisant plus particulièrement tel ou tel aspect saillant de la structure conceptuelle, d’où trois grands types de structurations sémantiques sous-jacentes.

Les études porteront, d’une part, sur la question des fondements spatiaux de la représentation conceptuelle de la comparaison et, d’autre part, sur celle de la prétendue ’opacité par grammaticalisation’ (Heine 1997) du marquage du Standard de la comparaison à l’aide de ‘particules’ (comme le français que). On s’intéressera en particulier (dans une perspective diachronique et typologique) aux points suivants : passage d’un comparatif synthétique à un comparatif analytique ; variété des marqueurs du Standard ; originalité du système des termes en ‘Kw-’ pour introduire le Standard et d’un marquage du Prédicat en termes de degré. Cela conduira à la question de l’équivalence entre les différents schémas : par exemple, y a-t-il ou non un "saut" conceptuel qualitatif quand on passe de A est grand, B n’est pas grand à A est plus grand que B ? (on rejoint ici les questions actuellement débattues dans le cadre des études sur le ‘vague’ et sur la ‘scalarité’ : voir notamment les travaux de Kennedy).